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Il y a des montres dont on connaît à peine l’existence avant de les avoir tenues en main. L’Elvia fait partie de ce lot très restreint. Scott Heileson (Watchistry), qui en a documenté deux exemplaires dans son ouvrage de référence sur les montres de la Marine Nationale, la présente comme l’une des pièces les plus insaisissables de toute sa collection, à égalité avec l’Aquastar. Il lui a fallu des années avant de seulement savoir à quoi elle ressemblait. Voici un exemplaire, le M.N. 033.

Une histoire de famille
Elvia n’est pas une marque horlogère comme les autres. Elle est née en 1904 à Marseille, fondée par Constant Beuchat, horloger originaire d’Undervelier en Suisse. Ses deux fils héritent chacun d’une passion : l’un reste dans l’horlogerie, l’autre, Georges Beuchat, se tourne vers la plongée sous-marine et fonde la marque d’équipement qui porte encore son nom aujourd’hui. Les deux entreprises familiales ont collaboré sur plusieurs créations communes, notamment des montres de plongée, ce qui explique assez naturellement la présence d’Elvia sur ce segment, bien avant que la mode des plongeuses ne s’impose partout.
Le nom lui-même est un jeu de lettres : Elle vit, elle va, contracté en ELVIA. La société reste dirigée par la famille Beuchat jusqu’à la fin des années 1990, avant rachat par BMA Watch.

Le lien commercial entre les deux maisons n’est pas qu’une affaire de généalogie. Une publicité parue dans un magazine de plongée en 1979 montre une Elvia « Spécial plongée quartz » distribuée directement par C. Beuchat, 24 rue Sénac, Marseille. L’annonce promet 300 mètres d’étanchéité, du tritium, une couronne vissée protégée, un verre minéral et une lunette crantée à non-retour (donc unidirectionnelle, comme sur l’exemplaire MN), pour un prix public de 545 francs. Le cadran de la version civile diffère cependant de la version MN sur un point : il annonce 300 mètres, contre 200 mètres sur le cadran de l’exemplaire militaire. C’est une variation qu’on retrouve sur d’autres références de la même époque (Aquastar Benthos II, par exemple), sans qu’on puisse affirmer qu’il s’agit d’une spécification propre à la commande militaire plutôt que d’une simple variation de production.
Ce que dit le cadran

Cadran noir, lunette unidirectionnelle graduée, triangle lumineux à 12 heures : la silhouette est celle, très reconnaissable, du boîtier « Monnin ». La signature « ELVIA » en lettres capitales surmonte un « Paris » en cursive, juste au-dessus de l’aiguille des heures. Les index 24 heures, en rouge, ponctuent chaque plot horaire, un détail qui évoque le Tag Heuer 844, dont le boîtier est justement issu de la même lignée.
En dessous, l’inscription réglementaire : « 200 MÈTRES, PROFESSIONNEL, QUARTZ ». Guichet de date à 3 heures.
Le boîtier MRP, dit « Monnin »
Le fond intérieur du boîtier porte une inscription désormais familière pour qui suit ce carnet :
BREVET ⊕ 503305, M.R.P. SA, SWITZERLAND

C’est exactement le même brevet que celui identifié sur la Le Forban Sécurité Mer M.N. 077. MRP SA, fondée en 1953 à Alle (Jura) par ses trois associés Marchand, Roth et Petignat, est un fabricant suisse de boîtes de montres. Pas une marque horlogère, mais un sous-traitant dont la production a été reprise par plusieurs maisons clientes françaises dans les années 1980 : Le Forban, Luxia, et donc Elvia, toutes bâties sur la même carrure, identifiable à ses protège-couronnes pointus et sa lunette unidirectionnelle intégrée au brevet.
Trois numéros, une référence commune


Le fond extérieur, lui, porte la gravure d’usage :
ETANCHE ACIER · 20 ATM
M.N. 033
844
19740
Watchistry documente deux autres Elvia de ce type : le M.N. 034 (numéro de série usine 19712) et le M.N. 056 (numéro de série usine 19640). Le M.N. 033 présenté ici porte le numéro de série usine 19740, dans la même plage resserrée que les deux autres, cohérent avec un lot de fabrication commun.
La référence « 844 » est partagée par les trois exemplaires : c’est la référence du modèle, et non un numéro individuel.
Le numéro « M.N. 033 », en revanche, est un numéro de dotation attribué par la Marine Nationale, séquentiel vraisemblablement, bien que l’écart entre 033, 034 et 056 ne permette pas de savoir si la numérotation suivait l’ordre de livraison ou un autre critère.
Aucun des exemplaires connus ne porte de signature d’Yves Pastre à l’intérieur du fond. Une régularité qui n’est sans doute pas un hasard : sur une montre à quartz, l’essentiel de l’entretien se limite à un changement de pile, une intervention probablement jugée trop mineure par l’horloger toulonnais pour justifier une gravure, contrairement aux révisions complètes qu’il pratiquait sur les montres mécaniques.
Le mouvement


Calibre ETA 963.116, quartz suisse, une seule pierre, non réglé (« ONE JEWEL 1, UNADJUSTED, SWISS », Ø9,50 H2,60 lisible sur la platine). Une architecture simple : bobine de réception, circuit imprimé, pile bouton. La même base que les rares Elvia MN que j’ai eu l’occasion de croiser.
Le registre Yves Pastre


Le M.N. 033 figure dans le registre de l’atelier Yves Pastre, horloger officiel du Service Technique Rolex à Toulon. La ligne correspondante indique :
N° d’ordre 188, Elvia, 033, réception 21/10/92, École de Plongée
La date d’enregistrement, 21 octobre 1992, est la même que celle qui figure dans le registre pour un lot d’autres montres réceptionnées ce jour-là : Beuchat, Tudor, et plusieurs autres Elvia consécutives. Cela suggère un envoi groupé de plusieurs pièces de l’École de Plongée vers l’atelier Pastre à la même date.
La page de droite du registre, qui aurait précisé la nature de l’intervention, son coût et sa date de restitution, n’a pas encore été récupérée. Sans elle, impossible de savoir s’il s’agissait d’une simple révision de pile, comme le suggère l’absence de gravure intérieure, ou d’une intervention plus lourde.
L’École de Plongée
Comme les deux autres Elvia documentées par Watchistry, le M.N. 033 a été affecté à l’École de Plongée, la même unité, basée à Toulon depuis 1860 (sous le nom de formation des « mécaniciens-chauffeurs-scaphandriers »), qui formait l’ensemble des plongeurs de la Marine Nationale, du plongeur de bord au nageur de combat. C’est dans ce vivier d’élèves et d’instructeurs, grands consommateurs de montres-outils standardisées, que ces boîtiers Monnin communs trouvaient naturellement leur utilité.
Ce qu’on ne sait pas (encore)
L’année de fabrication précise du M.N. 033 n’est pas établie avec certitude. Watchistry situe les exemplaires « dans les années 1990 », mais sans préciser sa source. La seule borne fiable est la révision Pastre de 1992, qui situe nécessairement la fabrication avant cette date. Je n’ai pas retrouvé la date exacte de fabrication du mouvement 963.116.
La famille de calibres 963.xxx existait déjà dans les années 1980 sous l’appellation ESA/FHF, puis à partir de 1985 sous l’appellation ETA. J’aurai tendance à penser que ces Elvia datent plutôt des années 80 que 90.
Quelques rares Elvia connues, un même boîtier, une même unité d’affectation. Le registre Pastre lui-même laisse deviner que la dotation allait bien au-delà : plusieurs lignes consécutives portent la mention « Elvia » à la même date d’enregistrement, signe qu’un lot plus large que les quelques exemplaires aujourd’hui documentés a transité par l’École de Plongée. Le M.N. 033 n’est donc probablement pas un cas isolé, mais l’un des rescapés visibles d’une dotation (un peu) plus vaste.
