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Il y a des montres qui vivent dans l’ombre d’une grande sœur.

La Benthos 500, première montre certifiée étanche à 500 mètres sans boîtier monobloc, dotée d’un totalisateur central breveté, portée par Jacques Mayol lors de son record de plongée en apnée à 101 mètres en 1976, elle n’a guère besoin de présentation.

La Benthos II, elle, est moins connue. Elle est arrivée vers le milieu des années 1980 dans un contexte radicalement différent : Frédéric Robert, fondateur d’Aquastar, avait quitté la marque pour diriger une équipe de design ailleurs, et la révolution quartz décimait alors l’horlogerie mécanique suisse. La Benthos II est le produit de cette époque : un outil sérieux, simplifié dans ses fonctions, mais qui a néanmoins trouvé le chemin d’une unité d’élite de la Marine Nationale.

Ce que dit le cadran

Le cadran est immédiatement lisible. Fond noir, chiffres arabes blancs de grande taille, double lecture horaire et 24 heures : une disposition pensée pour des conditions de lisibilité difficiles. En bas de cadran, la mention « Benthos II / Quartz / 1000M–3300Ft » résume l’essentiel : c’est une plongeuse professionnelle, quartz, certifiée à mille mètres.

La signature « Aquastar / Genève » avec l’étoile de mer occupe le haut du cadran, entre 11 et 1 heure. Un guichet de date apparaît à 3 heures. En bas, discret mais réglementaire : « T Swiss Made T », le marquage tritium de l’époque.

Aperçu d’une Aquastar Benthos II civile versus l’Aquastar Benthos II Marine Nationale
Capture d’écran issue de la vidéo de Watchistry

Une note sur les variations de cadran : les exemplaires civils connus portent la mention 1100M-3300Ft avec un texte rouge, là où l’exemplaire militaire indique 1000M-3300Ft en blanc uniquement.

Scott Heileson (Watchistry), qui a étudié plusieurs Benthos II dans le cadre de ses recherches sur les montres Marine Nationale, estime qu’il s’agit probablement de variations de cadran standard plutôt que d’une spécification établie par la Marine. La prudence s’impose donc sur ce point : on ne peut pas affirmer que la différence de profondeur indiquée corresponde à une commande militaire particulière.

Le boîtier

Le boîtier est monobloc, c’est l’héritage direct du Benthos I, qui avait déjà abandonné le fond vissé de la Benthos 500 au profit d’une construction sans ouverture au dos. Le principe est simple et radical : en supprimant le fond de boîte, on élimine un point d’entrée d’eau. Pour une montre certifiée à 1000 mètres, c’est une logique irréfutable.

Les dimensions : 44,7mm couronne comprise, 40,3mm au niveau de la lunette, 13,6mm d’épaisseur, entre-cornes de 20mm. La couronne vissée est positionnée à 4 heures, position caractéristique de la lignée Benthos. Les cornes sont capotées et présentent sur mon exemplaire militaire les marques d’usure franches qui accompagnent tout outil ayant réellement servi.

La lunette est unidirectionnelle, noire, à crantage précis, avec triangle lumineux à 12 heures.

Pour accéder au mouvement, notamment pour changer la pile, il faut dévisser la couronne, la tirer au-delà de la position de réglage jusqu’à ce que la tige se libère, retirer la lunette, puis dévisser la bague de retenue du verre.

Le mouvement

À l’intérieur, un ESA 952.11, calibre quartz suisse, trois aiguilles et date, robuste et fiable. Sans la complexité mécanique du totalisateur de la Benthos 500, mais sans ses fragilités non plus.

Par rapport à ses aînées mécaniques, la Benthos II représente une simplification assumée : plus de monopoussoir, plus de totalisateur central, plus d’aiguille orange. L’essentiel reste : l’étanchéité extrême, le boîtier monobloc, la lisibilité du cadran.

Le numéro 9643 et le registre Yves Pastre

Au dos du boîtier, frappé dans l’acier : 9643.

Yves Pastre était horloger à Toulon. Il entretenait les montres pour le compte de la Marine Nationale, et notait précieusement le tout dans des registres. Certains ont été perdus, d’autres sauvés et dans les mains de collectionneurs.

Chaque montre prise en entretien y figure avec sa marque, son numéro, son unité d’affectation, la nature de l’intervention, le coût et la date de restitution. Un document de gestion ordinaire, devenu aujourd’hui une source historique de premier ordre pour les collectionneurs.

L’Aquastar 9643 y apparaît à trois reprises :

Première entrée : réception le 24 janvier 1986. Révision complète : pile, couronne vissée, joints. Montant : 300 francs. Restitution le 6 février 1986.
Payé sur facture n° 709 du 8 avril 1986. Unité d’affectation : GISMER.

Deuxième entrée : facture F778, réception le 15 septembre 1988. Révision complète : circuit, pile, couronne vissée, aiguilles. Montant : 580 francs. Terminé le 8 novembre 1988.

Troisième entrée : facture F880, réception le 21 octobre 1992. Révision complète : couronne vissée, pile, circuit. Montant : 550 francs. Terminé le 5 janvier 1993.

Trois révisions en sept ans. Une montre qui a travaillé.

À l’intérieur du fond de boîte, trois séries de chiffres gravés à la main par Yves Pastre lui-même correspondent à ces interventions, une pratique documentée dans le registre, visible sur plusieurs montres issues du même fonds.

Le GISMER

Le GISMER, Groupe d’Intervention Sous la Mer, était une unité spécialisée de la Marine Nationale basée à Toulon, dédiée aux interventions sous-marines profondes et aux opérations de sauvetage en grande profondeur. Ses plongeurs opéraient avec des sous-marins d’intervention et des bathyscaphes.

L’unité était connue pour collaborer avec la COMEX (Compagnie maritime d’expertises), le grand opérateur toulonnais de la plongée professionnelle à saturation. C’est dans cet écosystème que les montres capables de tenir à 1000 mètres trouvaient leur utilité réelle.

Le registre Pastre confirme que d’autres montres étaient entretenues pour des unités proches : le porte-avions Clémenceau (PA Clémenceau), les sous-marins Dauphin, Gazelle, Émeraude, Hubert, la BAN Saint-Mandrier, le bâtiment Jeannée, le commando Hubert… La Benthos II 9643 côtoie dans ce registre des Tudor, des Doxa, des Luxia, des ZRC, un panorama complet de la plongeuse militaire française des années 1980.

Ce qu’on ne sait pas (encore)

J’ignore la référence commerciale exacte de ce modèle. On ne connaît pas le nombre total d’exemplaires produits, ni combien ont été dotés à la Marine Nationale. La date exacte de sortie de la Benthos II reste approximative (vers 1985, selon les sources Aquastar), et aucune documentation contractuelle entre Aquastar et la Marine Nationale n’a été retrouvée à ce jour.

Ce que l’on sait avec certitude tient à ce que les documents montrent : une montre portant le numéro 9643, révisée trois fois en sept ans par l’horloger officiel de la Marine Nationale à Toulon, affectée à une unité d’intervention sous-marine d’élite, avec des gravures intérieures qui correspondent entrée par entrée au registre conservé. C’est déjà beaucoup.

Les Benthos II issues de la Marine Nationale sont rares sur le marché, plus rares encore que leurs homologues civiles, déjà peu communes. La communauté des collectionneurs de montres militaires françaises en connaît faible petit nombre d’exemplaires documentés.


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