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Une manufacture bisontine de 60 ans
Il existe des montres dont on sait presque tout. Et il en existe d’autres qui résistent. Luxia fait partie de la seconde catégorie. Pourtant, la marque n’est pas sans histoire. Elle est simplement oubliée.
La Manufacture Luxia a été fondée en 1921 à Besançon, capitale française de l’horlogerie, par trois hommes : Victor Cramer et Louis Parent, fabricants d’horlogerie bisontins, et Joseph Thum-Picard, horloger à Morteau. L’objet social de la société, tel qu’il figure dans les archives départementales du Doubs, est sans ambiguïté : « l’achat, le commerce, la vente et la fabrication de montres de poche et en général tous les articles d’horlogerie de petit volume ».
En 1923, la société transfère son siège au 41 bis avenue Carnot, dans un bâtiment vraisemblablement construit au début du siècle pour une activité horlogère. Thum-Picard se retire la même année. La société, désormais connue sous le nom de Parent et Cramer, conserve le nom commercial Luxia. En 1929, nouveau déménagement, au 4 faubourg Tarragnoz.

C’est à cette adresse, ou à proximité immédiate, que la manufacture exercera pendant encore plus de cinquante ans.
La fin, en 1983
En mai 1983, la Revue de la Fédération Horlogère suisse publie un avis discret dans sa rubrique « Appel aux créanciers ». La société LML SA, Montres Luxia, domiciliée au 9 faubourg Tarragnoz à Besançon, est en procédure de liquidation de biens. Les créanciers sont invités à transmettre leurs relevés de compte.

C’est la crise du quartz qui emporte Luxia, comme elle a emporté des dizaines d’autres horlogers bisontins dans les années 1970 et 1980. L’industrie horlogère française, qui employait encore 50 000 personnes dans les années 1960, ne compte plus que quelques milliers de salariés à la fin de la décennie suivante. Besançon, qui produisait 90% des montres françaises à la fin du XIXe siècle, voit ses manufactures fermer les unes après les autres.
Luxia avait tenu soixante-deux ans. Elle disparaît en silence, sans livre écrit sur elle, sans réédition, sans nostalgie médiatique.
Mais entre sa fondation et sa liquidation, elle a fourni la Marine Nationale.
Le numéro 513
La gravure au fond de boîte indique 513. Le numéro de série est 6506. Le diamètre, sans couronne, est de 39 à 40mm. Le mouvement est quartz.
Ces quelques données sont presque tout ce que la montre dit d’elle-même. Pas de nom d’unité gravé, pas de marquage MN visible sur le cadran. Juste ce numéro, discret, presque administratif.
Mais ce numéro parle à qui sait l’écouter.
Des références proches, 510, 511 et d’autres numéros du même ordre, apparaissent dans les extraits du registre d’Yves Pastre qui circulent aujourd’hui parmi les collectionneurs. Ce n’est pas une preuve formelle, mais c’est une cohérence. Une appartenance à un lot, à une période, à un approvisionnement.
La chronologie se tient : Luxia est active jusqu’en 1983, la Marine Nationale commande des montres quartz dans les années 1975-1982. Cette pièce est probablement l’un des derniers modèles produits par la manufacture avant sa disparition.
Yves Pastre et le registre
À quelques dizaines de mètres de l’entrée principale de la base navale de Toulon, il y avait un atelier d’horlogerie.
Des années 1950 aux années 1990, c’est là que la Marine Nationale apportait ses montres pour révision. L’horloger s’appelait Yves Pastre. Il était agréé par la Marine, ce qui signifiait qu’il était le passage obligé de centaines de garde-temps militaires, des ZRC Grands Fonds aux Tudor Submariner, des Omega aux Auricoste, et apparemment aussi des Luxia.
Pastre tenait un registre. La réglementation française imposait aux horlogers et bijoutiers de consigner chaque intervention dans un carnet, afin que l’administration puisse vérifier la traçabilité des objets de valeur en cas de vol. Pastre s’y pliait avec une rigueur qui, cinquante ans plus tard, s’est révélée précieuse pour tout autre chose : l’histoire.
Dans ce registre, pour chaque montre, il notait le modèle, le numéro de série, l’unité d’affectation, et les travaux réalisés. Il gravait également ses initiales, YP, à l’intérieur de certains boîtiers, signature discrète d’un passage entre ses mains.
Des extraits de ce registre circulent aujourd’hui. Ils constituent l’une des rares sources documentaires fiables sur la provenance des montres militaires françaises de cette période. C’est dans ces extraits que les numéros 510 et 511 apparaissent, dans le même voisinage que le 513 de cet exemplaire.
Toulon, base aéronavale
Lors de l’achat de cette montre, il m’a été attesté qu’elle est en provenance de la base aéronavale de Toulon.
Cette précision mérite qu’on s’y arrête. Toulon n’est pas seulement le port militaire principal de la Marine Nationale. C’est le lieu où convergent les approvisionnements, les révisions, les dotations aux unités. L’arsenal, l’école de plongée, les unités de nageurs de combat : autant de corps qui se fournissaient, directement ou indirectement, par les circuits d’approvisionnement de la flotte basés là.
Une montre issue de cette base n’est pas une montre qui a simplement été achetée par un militaire. C’est une pièce qui est passée par un processus d’homologation, de dotation, d’inventaire. Elle a porté un numéro dans un registre. Elle a servi.
Le 513 en est la trace.
Une manufacture oubliée, une montre survivante
Il serait malhonnête de prétendre que tout est clair.
Les grandes pièces de la Marine Nationale ont leurs histoires bien documentées. La ZRC Grands Fonds et ses nageurs de combat. La Tudor avec ses gravures MN et ses fonds estampillés. L’Auricoste et ses chronomètres de bord. Ces montres ont leurs livres, leurs extraits de registre, leurs communautés de collectionneurs.
Luxia n’a rien de tout cela. Soixante-deux ans de fabrication horlogère bisontine, une liquidation discrète en 1983, et quelques montres militaires qui circulent sans que personne ne sache encore très bien d’où elles viennent.
Ce numéro 513 est peut-être l’un des derniers objets produits par une manufacture française qui n’a pas eu le temps de devenir une légende. Elle a simplement existé, travaillé, et fourni la Marine jusqu’à ce que la crise l’emporte.
C’est précisément ce qui en fait un objet de collection singulier : non pas la légende établie, mais la trace fragile d’une manufacture réelle, dans une ville qui fabriquait des montres depuis deux siècles.
