Si vous avez des informations complémentaires à propos de cette référence, n’hésitez pas à me contacter.
L’horloger de la Marine
Il y a des maisons dont le nom n’apparaît jamais sur les vitrines des bijoutiers, mais que chaque marin français a croisé un jour, sur une passerelle, une table traçante, un pupitre de navigation.
La maison Auricoste est de celles-là.
Fondée en 1854 par Émile Thomas, horloger spécialisé dans les chronomètres de marine, elle est reprise en 1900 par Joseph Auricoste, major de sa promotion à l’École d’Horlogerie de Paris. Ce dernier, excellent horloger et homme d’affaires avisé, fournit très tôt les plus hautes institutions : l’Élysée, le Sénat, la Banque de France ; mais c’est avec les armées que la relation devient structurelle. À la veille de la Première Guerre mondiale, Auricoste livre plus de 30 000 chronomètres et boussoles aux forces françaises. La réputation de la maison est dès lors indissociable du monde militaire.
Tout au long de l’entre-deux-guerres, Auricoste continue d’équiper les bâtiments de la Marine Nationale : le croiseur lourd Tourville en 1925, le cuirassé Richelieu en 1935. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, Joseph Auricoste, honoré de la médaille de Chevalier du Mérite Maritime, passe la main à son fils Pierre, qui poursuivra cette tradition jusqu’aux années 1980.
Ce chronomètre de poche est une trace de cette longue collaboration, un instrument de mesure livré à la Marine Nationale en pleine guerre, probablement en 1942.

1942, l’année de livraison
La gravure au fond de boîte est sobre et précise, en arc de cercle : MARINE NATIONALE 1942 J. AURICOSTE

L’ouvrage Marine Nationale de Watchistry (Scott Heileson) documente un exemplaire (presque) similaire, il s’agit d’une montre et non d’un chronomètre, toutefois la même gravure au dos laisse confirmer qu’il s’agit davantage d’une année de livraison plutôt qu’un numéro unique.
Il faut s’arrêter un instant sur cette date. En 1942, la France est en pleine occupation. La Marine Nationale traverse une période déchirante : en novembre de cette même année, la flotte française se saborde à Toulon pour éviter de tomber aux mains de l’Allemagne nazie. Qu’un chronomètre soit livré à la Marine Nationale en 1942, en pleine guerre, dit quelque chose sur la continuité opérationnelle que la Marine cherchait à maintenir malgré les circonstances.
L’instrument
Ce chronomètre de poche est un instrument de mesure du temps conçu pour la navigation, pas pour le poignet. Le boîtier, de grande taille (60 mm de diamètre), est réalisé en métal argenté. La couronne moletée et l’anneau de suspension en haut permettent de l’accrocher ou de le tenir en main lors des mesures à bord.
Le numéro 261111 est gravé à l’intérieur du fond extérieur, c’est le numéro de série Auricoste du boîtier. Le mouvement porte quant à lui le numéro 37002, qui correspond au numéro de fabrication du calibre. Ces deux numéros distincts, l’un pour le boîtier, l’autre pour le mouvement, sont cohérents avec la pratique documentée par Watchistry sur des exemplaires similaires.
Le cadran est émaillé blanc, signé J. AURICOSTE en bas. Sa lecture est immédiate : grande graduation périphérique en secondes de 0 à 60, double échelle extérieure (probablement tachymétrique, graduée jusqu’à 300), et un sous-compteur des minutes à 12 heures, gradué de 0 à 30. Les aiguilles, fines et noires, sont du type glaive — typiques des instruments militaires de cette époque où la lisibilité rapide est impérative.
En ouvrant le boîtier, on découvre un couvercle anti-poussière intérieur à décor guilloché, un motif en pyramides taillées qui couvre toute la surface intérieure du fond. C’est un soin de fabrication inattendu pour un instrument militaire de service, et qui témoigne du niveau d’exigence qu’Auricoste maintenait même sur ses commandes pour la Marine.
Le cadran, en piètre état, puis restauré
À l’acquisition, le cadran émaillé présentait des dommages importants. L’émail, un revêtement vitreux cuit sur cuivre, identique dans sa nature à celui des porcelaines, est un matériau fragile : il se fissure, s’écaille, noircit avec l’humidité et les chocs accumulés au fil des décennies de service.
La restauration a été confiée à l’Atelier Alice Declercq, restauratrice spécialisée dans les céramiques et le métal émaillé. Son approche est celle de la restauration illusionniste : restituer l’aspect originel de l’objet sans que l’intervention soit visible, en travaillant l’émail à froid avec les mêmes techniques que pour la porcelaine ou la faïence.

Le résultat est saisissant : le cadran retrouve son blanc immaculé, ses graduations nettes, son intégrité visuelle. On ne devine (presque) pas ce qu’il a traversé.
Le mouvement
Le mouvement n’a pas encore été révisé. Ce sera prochainement le travail des Ateliers Bianchi, à Marseille qui ont déjà eu entre les mains plusieurs des montres affichées ici.
Il sera intéressant de voir dans quel état se trouve le calibre après plus de quatre-vingts ans. Les mouvements de chronomètres de poche militaires de cette génération sont généralement robustes et conçus pour durer — mais ils ont besoin, après un si long repos, d’un nettoyage complet, d’une lubrification et d’un réglage soigneux avant de retrouver leur précision d’origine.
Ce qu’il reste
Un boîtier argenté rayé par le temps. Un cadran restauré à l’identique. Une gravure qui dit tout et ne dit rien : Marine Nationale, 1942, J. Auricoste.
Quel bâtiment portait cet instrument ? Quelle main l’a sorti de son logement pour chronométrer une manœuvre, par quel marin, dans quel port ou sur quelle mer ? La date de sabordage de Toulon en tête, on ne peut s’empêcher de se demander ce que ce chronomètre a traversé cette année-là.
Ces questions resteront probablement sans réponse. Mais l’objet, lui, est là.
